Interview d’Alain Destexhe

Médecin, ex-secrétaire général de Médecin Sans Frontières et maintenant député honoraire, il était notre invité en janvier 2019. Alain Destexhe nous livre son analyse sur les conséquences de la crise, le rôle des médias, la responsabilité de nos gouvernements et la différence de gestion entre la France et la Belgique. Alain Destexhe est l’auteur de nombreux ouvrages dont Immigration et intégration: avant qu’il ne soit trop tard…, Syndicats: Enquête sur le plus puissant lobby du pays, et Lettre aux progressistes qui flirtent avec l’islam réactionnaire, coécrit avec Claude Demelenne.

CERCLE POL VANDROMME

On parle sans cesse de la « crise » du Covid-19 tant sur le plan sanitaire qu’économique, le terme vous semble-t-il adapté ?

ALAIN DESTEXHE

On parle en effet d’une « crise » mais il s’agit selon moi en réalité d’une catastrophe, d’un événement inédit et d’une ampleur probablement inégalée depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale et dont on ne mesure pas encore les conséquences tant sur le plan économique que social et sociétal. Ce qui se profile économiquement me semble plus grave que ce qu’on a connu au moment des chocs pétroliers de 1973 et 1979 ou de la crise financière de 2008.  Certains pensent qu’il y aura un rebond et une surconsommation après la crise et on ne peut qu’espérer qu’ils ont raison. Cependant, j’ai du mal à y croire et je suis très préoccupé pour l’avenir des jeunes générations. Notons aussi que cette catastrophe montre ce que pourraient être des politiques décroissantes prônées par certains. La décroissance, nous y sommes et on voit ce que cela donne : la pauvreté, le chômage, la dépression de toute une société, etc.  Ces effets auront peut-être des conséquences sanitaires plus graves que celles du Covid-19. Je suis au moins autant inquiet par les dégâts collatéraux que par l’épidémie en elle-même.

CERCLE POL VANDROMME 

En effet, on compte déjà 1,25 million de chômeurs pour force majeure en Belgique, et 7 millions en France. Combien retrouveront leur emploi ? Ne sont-ils pas les premiers dégâts collatéraux qu’on peut entrevoir ?

ALAIN DESTEXHE

Oui, on assiste déjà aux prémices de l’effondrement des classes moyennes du secteur privé. Dans tous les pays européens gravement touchés, ce sont des millions d’emplois d’indépendants et de salariés du secteur privé qui vont disparaître. Du point de vue de l’emploi nous ne sommes pas égaux face à une crise économique : les fonctionnaires seront sans doute protégés, peut-être les retraités, alors que les employés et les indépendants vont, non seulement prendre dès maintenant de plein fouet les conséquences de la crise économique, mais devront aussi payer un jour les dettes colossales que nous sommes en train de créer. Il y a fort à parier que ces dettes supplémentaires vont se reporter, comme d’habitude, sur les prochaines générations.

CERCLE POL VANDROMME

L’Italie se sent abandonnée à son sort par l’Union européenne, beaucoup de citoyens ne comprennent pas les communications contradictoires de leurs gouvernements. Qu’en est-il de la responsabilité de l’Union européenne et de nos États dans tout cela ?

ALAIN DESTEXHE

Ce sont les États qui sont en partie responsables de cette situation. Ce sont eux, qui malgré des prélèvements obligatoires et des dépenses publiques dépassant la moitié du PIB, n’ont pas pu protéger leur population. L’idéologie sans-frontiériste a empêché la fermeture précoce des frontières qui était pourtant indispensable, et les rassemblements de masse ont été autorisés bien trop tardivement. Macron nous encourageait à aller au théâtre le 7 mars et les municipales se déroulaient le lendemain de la fermeture des bars et des restaurants. En Espagne, le gouvernement a autorisé et a encouragé des rassemblements gigantesques dans toute l’Espagne (dont 100 000 personnes à Madrid pour la Journée internationale des femmes, le 8 mars !), permettant la diffusion de l’épidémie dans tout le pays où elle est beaucoup plus dispersée qu’en France ou qu’en Italie. En Belgique, la Foire du livre s’est tenue jusqu’au 8 mars. Ce ne sont là que quelques exemples. La catastrophe a comme conséquence le renforcement des gouvernements, ceux-là même qui ont failli, qui n’ont su ni prévoir, ni anticiper.  Les organisations internationales ont aussi échoué et démontré leur inutilité. L’OMS et le « Centre Européen pour la prévention et le contrôle des maladies » qui occupe 290 personnes (sic) ont laissé le politiquement correct guider leur attitude, déconseillant la fermeture des frontières. Les gouvernements s’occupent d’un tas de choses périphériques, parfois ubuesques, mais ne sont plus capables d’assurer leurs missions fondamentales. Même s’il y a toujours dans la vie un degré d’incertitude (ce virus était inconnu), on voit aussi que certains États s’en sortent mieux que d’autres.  Il y a aussi les mensonges sur les masques (les images d’Extrême-Orient nous montraient des populations entièrement masquées, mais ça ne servait, paraît-il à rien), sur les tests et l’infantilisation de la population, comme lorsque Madame Sibeth Ndiaye dit que mettre un masque est un geste technique trop compliqué pour elle… mais elle est toujours en poste ! 

CERCLE POL VANDROMME

Que dire alors de la manière dont la presse présente les choses ?

ALAIN DESTEXHE

Experts à l’appui, la principale erreur a été de présenter la maladie comme une simple grippe alors que c’était souvent une pneumonie. Cela se savait assez tôt par la lecture des journaux médicaux comme The Lancet, Nature ou Science, que j’ai consulté rétrospectivement, mais ces études étaient à la disposition des gouvernements et de la presse ! Les premières études publiées sur Wuhan montraient que 40% des patients avaient des difficultés respiratoires ! Qui l’a dit ?

La présentation par la presse a eu d’emblée un côté paradoxal. D’un côté, la création d’un climat qui s’apparentait parfois à de la psychose et de l’autre, scientifiques et politiques martelaient sur les antennes qu’il s’agissait d’une simple grippe.

Le 4 mars, la RTBF organisait une grande émission pour « dédramatiser » le coronavirus. Sur son site on pouvait lire :  « La RTBF ne cherche en aucun cas à susciter la panique mais bien à vous rassurer sur un virus qui ne fait finalement que quelques victimes de plus que la grippe saisonnière ».

Certains journaux ont aussi été irresponsables, par exemple le Corriere della Sera qui a publié le vendredi soir l’annonce pourtant confidentielle du confinement que devait faire le premier ministre italien le dimanche, entrainant la fuite de dizaine de milliers de Milanais dans d’autres régions, notamment celle de Rimini et avec eux la propagation du virus. À part la recherche du scoop, on cherche l’intérêt de sortir une telle information… C’est hautement dommageable et irresponsable !

CERCLE POL VANDROMME

La manière de communiquer s’adapte à la culture du pays. La différence entre le discours guerrier de Macron et le discours maternant de Sophie Wilmès est frappante alors que les chiffres de l’épidémie des deux pays sont comparables.

ALAIN DESTEXHE

Macron tente sans y arriver de se poser en chef de guerre, attitude et discours martial à l’appui. Lors de sa première allocution, il a monopolisé les télévisions à 20 heures pendant… 26 minutes en nous assénant un discours lénifiant et moralisateur sans doute pour masquer les erreurs de la prévention.  C’est typiquement un abus de pouvoir et un danger pour la démocratie car pas une minute n’a été accordée à ses opposants. L’utilisation de la métaphore guerrière vise aussi à faire taire les critiques sur la gestion de la crise. Pourtant on ne voit pas pourquoi en démocratie et alors que « l’ennemi est un virus », il faudrait se taire face à une gestion aussi calamiteuse et une communication aussi erratique. Nos libertés sont déjà gravement atteintes pour notre bien commun, mais il faudrait en plus taire les critiques ! 

En Belgique, Sophie Wilmès a bien compris qu’il ne servait à rien de s’adresser aux Belges sur un ton martial mais qu’il fallait plutôt les accompagner sur un mode familier et rassurant, presque sur un mode maternel. Comme les Belges sont beaucoup moins critiques et politiques que les Français, la stratégie fonctionne plutôt bien jusqu’à présent. Aux États-Unis, Trump a pris dès le 31 janvier, et malgré les critiques (ce jour-là Biden l’a traité « d’hystérique xénophobe »), la bonne décision de fermer le ciel aérien aux avions venant de Chine, retardant ainsi l’apparition de l’épidémie, mais pour le reste la préparation était assez légère. Maintenant l’énorme machine américaine est en train de se mettre en marche pour contrer l’épidémie sur tous les fronts et injecter des milliards de dollars pour sauver son économie. Trump tient une conférence de presse quotidienne, entouré de ses experts dont le désormais célèbre docteur Fauci et répond aux questions même les plus agressives. C’est un formidable exercice de démocratie et de transparence. Je vois mal des Macron, Philippe ou Véran, se livrer à un exercice aussi direct et violent pour les dirigeants.

CERCLE POL VANDROMME

Et en Belgique, ô miracle ! nous avons un gouvernement !

ALAIN DESTEXHE

Dans cette crise, la Belgique montre qu’elle peut fonctionner même avec ses graves déficiences structurelles et sans gouvernement légitime pendant plus d’un an. Non seulement le gouvernement de Sophie Wilmès a, à la faveur de cette crise, obtenu la confiance du Parlement, mais elle jouit de « pouvoirs spéciaux », c’est-à-dire de pouvoir légiférer de façon assez étendue sans passer par le Parlement. C’est plus fort que le célèbre 49.3 [français, ndlr] !

CERCLE POL VANDROMME

On ne peut plus imaginer le futur autrement que dans l’optique d’un « après Covid-19 ». Selon vous quelle forme pourra-t-il prendre dans ce monde où règne de l’ultralibéralisme et de la mondialisation sans limite ?

ALAIN DESTEXHE

Bien entendu il faudra ne plus dépendre de la Chine pour certains approvisionnements essentiels. La très contestée PAC (Politique Agricole Commune) pourrait se voir réhabilitée car on image le désastre encore plus grand que cela aurait été si on avait totalement libéralisé les échanges agricoles, comme le réclame depuis longtemps le Groupe de Cairns. 

Il y aura sans doute un repli national dans certains domaines. Certains voudraient nous faire croire, comme à chaque fois, que l’échec de l’Europe dans cette crise, devrait entrainer un supplément d’Europe ! C’est sans doute le contraire qui se produira avec un renforcement des nations. Les institutions européennes survivront mais davantage par inertie qu’enthousiasme. L’Union européenne ne fera cependant pas l’économie d’une réflexion sur sa réindustrialisation, mais se heurtera à un écueil de taille, à savoir : où trouver le capital nécessaire tout en n’éliminant pas les questions de productivité et de concurrence ? Le commerce international ne va pas disparaître et d’ailleurs, historiquement, les politiques protectionnistes n’ont jamais fonctionné. Ce n’est pas le libéralisme qu’il faut remettre en cause. Avec des dépenses publiques de 57% du PIB en France, nous sommes loin d’un État ultra-libéral dans les faits !   Comment peut-on dire que c’est l’échec d’une société ultra-libérale ? C’est plutôt l’échec de l’étatisme et de la socialisation excessive de l’économie ! Les pays démocratiques d’Asie comme Taiwan et la Corée du sud s’en sortent beaucoup mieux avec des Etats moins dépensiers, y compris au niveau social et sanitaire. Mais la mondialisation doit être repensée. Les États-Unis et l’Europe ne peuvent plus continuer à avoir chacun des déficits supérieurs à un milliard d’euros par jour (!) avec la Chine. Le commerce mondial doit être rééquilibré par rapport à la Chine et le seul qui l’a vraiment compris c’est Donald Trump.

CERCLE POL VANDROMME

Vous qui vous passionnez pour la Chine, pensez-vous qu’elle sortira renforcée ou affaiblie de cette crise ?

ALAIN DESTEXHE

Par rapport à l’Europe et aux États-Unis, je crois que la Chine peut sortir renforcée de cette crise, mais uniquement en termes relatifs, car son économie est aussi fortement impactée et elle a de sérieux problèmes structurels. Elle pourrait devenir plus rapidement que prévu la première puissance économique mondiale. Je crains que les États-Unis et l’Europe, qui n’ont pas les mêmes capacités de résilience après un tel choc, sortent durablement affaiblis face à la Chine qui est un redoutable concurrent et qui poursuit sans état d’âme une adroite politique nationaliste, expansionniste et impérialiste dans un sens moderne du terme. Nous ne connaissons pas et nous ne comprenons pas la Chine. La Chine est très forte et très performante. Elle s’impose même dans des domaines où on ne l’attend pas comme dans le softpower avec TikTok. Je crois que la seule façon de s’opposer à sa future hégémonie passe par une alliance scientifique, économique, stratégique et militaire, des États-Unis et de l’Europe, mais les esprits n’y sont pas du tout prêts, et ce de part et d’autre de l’Atlantique.

CERCLE POL VANDROMME

Et enfin, une dernière question au médecin cette fois : chloroquine ou pas chloroquine ?

ALAIN DESTEXHE

Je vous renvoie à mon dernier article dans le journal Causeur. Je ne nie pas l’incertitude scientifique mais, en attendant le résultat des études, la décision devrait être laissée aux patients et aux médecins.

/ entretien réalisé le 20 avril 2020.

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