Alain de Benoist

Alain de Benoist est philosophe, essayiste et journaliste. Il a publié plus d’une centaine de livres traduits dans d’innombrables langues. Fondateur des revues Nouvelle École et Krisis il est aussi le fondateur de la revue Éléments en 1973 dont il assure l’éditorial depuis lors et dont le dernier d’entre eux, consacré à la crise de la Covid -19 s’étale exceptionnellement sur trois pages. C’est le thème de cet entretien qu’il a accepté d’accorder au Cercle Pol Vandromme et que vous retrouverez dans le numéro 184 de la revue actuellement en vente. Alain de Benoist a été l’invité de notre cercle à deux reprises depuis sa création pour ses livres : « Au delà des droits de l’homme » (Pierre-Guillaume de Roux) et « Contre le libéralisme » (Rocher).

CERCLE POL VANDROMME

Fondateur et éditorialiste de la revue Éléments, vous avez donné, pour la première fois depuis longtemps, un éditorial fleuve sur la crise de la Covid-19. Trois pages, pas trop probablement, pour faire le tour de cette crise sanitaire dont les effets commencent à se faire sentir sur tous les plans. Pour vous elle révèle avec une acuité inégalée l’ensemble des maux dont souffrent nos sociétés. Pouvez-vous résumer l’inventaire que vous en avez établi ?

ALAIN de BENOIST

Cette épidémie a en effet été avant tout un révélateur. Elle a révélé les méfaits de la mondialisation, qui a évidemment accéléré la propagation du virus. Elle a réhabilité la notion de frontière. Elle a fait apparaître au grand jour l’impréparation des pouvoirs publics à faire face à ce type de situations. Elle a mis en lumière la dépendance dans laquelle nous sommes tombés pour quantité de produits de première nécessité (à commencer par les médicaments), suite aux délocalisations et à la désindustrialisation. Elle a montré les conséquences tragiques pour le système de santé d’avoir voulu le soumettre aux règles de la concurrence libérale, ce qui s’est traduit par des suppressions de lits, des réductions d’effectifs, etc.

CERCLE POL VANDROMME

Vous évoquez les « bons côtés » de cette crise. Ça ne manquera pas de choquer ceux qui n’y voient qu’une douloureuse péripétie. Quels sont donc ces « bons côtés » ?

ALAIN de BENOIST

L’un des bons côtés, si l’on peut dire, est que l’épidémie nous a précisément montré la nécessité de rompre avec le système libre-échangiste, de relocaliser le plus possible, de donner la préférence aux circuits courts, en rapprochant lieux de production et lieux de consommation, de renforcer les contrôles aux frontières chaque fois que cela s’avère nécessaire, bref de reconquérir notre souveraineté sanitaire, technologique et industrielle. À cela s’ajoute le fait que cette mise à l’arrêt a pu conduire à nous interroger sur l’obsession de la croissance et de la fuite en avant. On a vu la nature respirer, et dans certaines villes la population a pu redécouvrir qu’à l’état naturel le ciel est bleu ! Le confinement enfin, s’il a été plus qu’éprouvant pour beaucoup, a pu aussi permettre à certains de faire retour sur eux-mêmes, de réfléchir un peu, au lieu de se laisser emporter dans un tourbillon permanent.

CERCLE POL VANDROMME

On connaît votre critique de la modernité. C’est sans doute la raison pour laquelle vous ne tenez pas les mesures d’hygiène pour un des bénéfices de cette crise, avec la revalorisation des campagnes, l’arrêt de la course à la croissance, la fin du tourisme de masse et le retour des frontières pour ne citer que ceux-là.

ALAIN de BENOIST

 Les mesures d’hygiène dont vous parlez se sont surtout résumées à se laver les mains plusieurs fois par jour. C’est très bien, mais ce n’est probablement pas cela qui a convaincu les crasseux de prendre plus d’une douche par semaine ou par mois ! Sauf pour ceux qui souffrent de troubles obsessionnels compulsifs, le lavage de mains permanent n’a plus grand-chose à voir avec l’hygiène à partir d’un certain moment !

CERCLE POL VANDROMME

Parmi les « bons côtés » de la crise il y a aussi la révélation de l’individualisme forcené de nos contemporains qui s’est exprimé avec une ampleur inégalée. Aviez-vous mesuré combien cette déliquescence que vous dénoncez régulièrement avait gangréné la majorité de nos contemporains, même si certains, au contraire, ont manifesté un sens du commun qui force le respect ?

ALAIN de BENOIST

 Les situations d’exception sont aussi un révélateur de la nature humaine. Dans l’urgence, les masques tombent (sauf ceux qu’on se met sur la bouche et le nez !). On a donc vu se révéler les égoïsmes, les lâchetés, les délations. Mais à l’inverse, on a effectivement assisté à un retour en force du sens du commun, et pas seulement chez les soignants. L’épidémie a favorisé la solidarité, et même créé des formes inédites de socialité. Dans les quartiers des grandes villes notamment, on a même pu parler d’un renouveau du lien social.

CERCLE POL VANDROMME

Pour vous c’est aussi notre rapport à la mort qui s’est révélé à cette occasion. Qu’en dites-vous ?

ALAIN de BENOIST

 La mort fait partie de la vie, mais nous l’avions un peu oublié, à la fois parce qu’on la cache et que nous n’avons plus le temps de rien. L’annonce quotidienne des décès nous a rappelés à un peu de réalisme. La mort, dont les « transhumanistes » nous annoncent la disparition prochaine, est bien là. La confrontation à notre propre finitude fait partie de la sagesse.

CERCLE POL VANDROMME

Vous dénoncez l’impéritie de nos gouvernants avec une certaine vigueur et, citant Emile de Girardin, qui disait « gouverner c’est prévoir », vous en concluez que nous ne sommes pas gouvernés. Mais est-ce qu’il y aurait, hors de nos frontières des peuples ou des nations qui auraient été mieux gouvernés que les nôtres ?

ALAIN de BENOIST

Tout le monde a certes été plus ou moins été pris de court, mais on bien vu quand même que certains pays étaient mieux préparés que nous. Ceux qui disposaient dès le début de l’épidémie de tests de dépistage, de masques, de matériel de réanimation, etc. en nombre suffisant, sont aussi ceux qui ont le moins confiné. Le confinement massif des bien-portants n’a jamais arrêté une épidémie. Il ne sert qu’à temporiser. C’est finalement un aveu d’impuissance.

CERCLE POL VANDROMME

Sur la mondialisation, que les plus lucides des observateurs accusent d’être la cause de cette pandémie, vous affirmez un point de vue oblique plus original et plus accablant. Pourriez-vous développer cette idée ?

ALAIN de BENOIST

La mondialisation, je l’ai déjà dit, a de toute évidence accéléré la propagation de la maladie. Mais la mondialisation, c’est aussi l’universalisation à l’échelle planétaire de la division internationale du travail qui, en aggravant la dépendance, sape les souverainetés nationales. C’est la transformation progressive de la planète en un vaste supermarché où les différences culturelles doivent être éradiquées chaque fois qu’elles font obstacle à la circulation des marchandises (« laissez faire, laissez passer »). C’est le pillage de la nature, la dévastation des paysages, la réduction de la biodiversité, la destruction des écosystèmes, l’épuisement des réserves naturelles. C’est l’idée que les frontières sont appelées à disparaître au profit d’un « gouvernance » mondiale. Grâce au coronavirus, si l’on ose dire, on a vu ce qu’il en était.

CERCLE POL VANDROMME

Vous faites aussi le procès de l’Europe institutionnelle. Pensez-vous que ce constat modifiera quoi que ce soit à l’arrogance et à la gestion hors sol de l’Union européenne ?

ALAIN de BENOIST

 Quand les Italiens ont appelé à l’aide, c’est la Chine, la Russie et Cuba qui lui ont répondu ! L’Europe s’est révélée non existante, impuissante et paralysée comme à son habitude. Quand elle s’est ressaisie, tout ce qu’elle a fait, c’est relancer la planche à billets pour aider financièrement les États, le plus souvent avec de nouveaux prêts qui vont augmenter l’endettement public dans des proportions insupportables.

CERCLE POL VANDROMME

Le lâche retranchement de nos dirigeants derrière l’autorité des « sachants » est aussi un des constats accablants de cette crise. Serait-ce vraiment la fin du politique ?

ALAIN de BENOIST

Il est bien entendu normal que les pouvoirs publics aient demandé aux milieux scientifiques et médicaux de donner leur avis. Se dessaisir à leur profit de l’initiative des décisions est tout autre chose. Malheureusement, on a pris l’habitude à notre époque de croire que les problèmes politiques et sociaux ne sont en dernière analyse que des problèmes « techniques », pour lesquels il n’existe qu’une seule solution rationnelle. Quand on découvre que les « experts » ne sont pas d’accord entre eux, qui décide ?

CERCLE POL VANDROMME

Il y a, bien entendu, parmi les conséquences de cet épisode, l’occasion donnée à ceux qui nous dirigent de réduire drastiquement nos libertés. Pensez-vous que l’on reviendra en arrière à l’occasion d’un retour à la normale ?

ALAIN de BENOIST

 L’expérience historique récente a montré que nombre de mesures d’urgence sont ensuite discrètement intégrées dans le droit commun. L’exception devient ainsi la règle. Les gens n’ont que trop tendance à renoncer à leurs libertés quand on leur fait valoir que c’est pour leur santé ou leur sécurité. Il y a évidemment là une pente glissante, qui se peut se révéler très dangereuse, car c’est ainsi que se met en place une société de surveillance et de contrôle. Voyez déjà comment se multiplient les procédés qui, sous d’excellents motifs bien sûr, se proposent de nous suivre à la trace. Le confinement, de ce point de vue, a aussi constitué un test de docilité.

CERCLE POL VANDROMME

Vous évoquez également dans cet édito la tentative de reconstitution, d’un « bloc occidental » par les faux populistes que sont notamment Trump et Bolsonaro. Pensez-vous que cette crise va rebattre les cartes géopolitiques ? Dans le bon ou dans le mauvais sens ?

ALAIN de BENOIST

En s’en prenant au « virus chinois », Donald Trump a délibérément choisi de faire entrer l’épidémie dans le cadre de la guerre froide qu’il a engagée contre Pékin. Ce n’est évidemment là qu’un épisode d’une lutte d’influence engagée depuis longtemps. Les Américains ont bien compris que la montée en puissance de la Chine menace leur hégémonie. Ils vont certainement proposer à leurs alliés de « faire bloc » autour d’eux. Je ne crois pas qu’il soit de notre intérêt de le faire.

CERCLE POL VANDROMME

Vous abordez enfin le volet social de cette crise, avec « ces passagers qui se prélassent sur le pont pendant que les soutiers font avancer le navire » et après, pour lequel vous prédisez une « giletjaunisation » de la crise. L’appelez-vous de vos vœux ?

ALAIN de BENOIST

 Oui, bien sûr. Au moment des premières manifestations des Gilets jaunes, j’avais écrit que l’on assistait à une sorte de « répétition générale ». Nous y allons tout droit. Pour résorber les dégâts provoqués par l’épidémie, il va falloir plusieurs années durant lesquelles on va voir se multiplier les faillites, les dépôts de bilan et les plans de licenciement. La montée du chômage, la précarisation des classes populaires, la désagrégation de la classe moyenne vont s’aggraver. La crise économique et sociale peut se doubler d’une crise financière de première ampleur. Il serait naïf de croire qu’il n’y aura pas de conséquences politiques à la mesure de ces crises.

/ entretien réalisé le 3 juin 2020.

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